lundi 5 janvier 2015

Le Comte de Monte-Cristo 1918

"Le Pharaon" rentre dans le port de Marseille
Un film d'Henri Pouctal avec Léon Mathot, Nelly Cormon, Marc Gérard, Gilbert Dalleu, Alexandre Colas et Henri Mayer

1815, le marin Edmond Dantès (L. Mathot), qui s'apprêtait à épouser Mercédès (N. Cormon), est arrêté et envoyé au secret au Château d'If pour 14 ans suite à la lettre de dénonciation de Danglars (A. Colas), Caderousse (G. Dalleu) et Fernand (Jean Garat)...

Dantès (Léon Mathot) est conduit au Château d'If
Le roman d'Alexandre Dumas a suscité de multiples versions cinématographiques. Henri Fescourt en a réalisé une magnifique en 1928 intitulée Monte-Cristo qui utilisait merveilleusement les décors naturels. En fait, dès 1914, Henri Pouctal était au travail pour réaliser une version en 8 épisodes du roman de Dumas, sur les lieux mêmes de l'action imaginée par l'auteur. Cette production a subi quelques vicissitudes. Le film avait été commencé avec Jean Angelo dans le rôle-titre, avant l'entrée en guerre. Il dut abandonner le film suite à la mobilisation générale d'août 1914 et fut remplacé par Léon Mathot. Ce dernier raconte que le tournage fut particulièrement éprouvant. Ils tournèrent au Château d'If qui servait à l'époque de centre de détention pour les étrangers indésirables. Le lieu grouillait de vermine et Mathot devait piquer une tête dans la Méditerranée pour se débarrasser des poux qui infestait ses vêtements après une journée de tournage. Il faillit se noyer le jour où ils tournèrent l'évasion de Dantès du Château d'If. Il devait nager vers une tartane secourable, mais soudain le vent se leva et la mer devint mauvaise. Pouctal insista pour tourner la séquence car leur maigre budget de 3.500 francs par jour était écorné. Finalement, il sauta à l'eau et ne put jamais rejoindre la tartane emportée par le vent et les courants. Il fut repêché, épuisé, une heure et demi plus tard sans que la scène ait pu être prise... 
Bertuccio (Gaston Modot) et l'abbé Busoni (L. Mathot)
Ce récit me laissait supposer que le film devait avoir une atmosphère toute particulière et c'est le cas. Henri Pouctal est sans le moindre doute un excellent metteur en scène et l'un des meilleurs des années 1910. La vision successive d'Alsace (1916) et de Travail (1919) m'avaient déjà convaincue de ses qualités qui sont confirmées par ce superbe Comte de Monte-Cristo. Dès les premières scènes, j'ai été séduite par la qualité de la composition photographique et j'ai immédiatement pensé qu'il devait y avoir un maître derrière la caméra. C'était effectivement le génial Léonce-Henri Burel, un des opérateurs favoris de Gance. De l'entrée du "Pharaon" dans le port de Marseille à l'évasion de Dantès, il capture magnifiquement la lumière méditarréenne avec des effets de clairs-obscurs sur les visages et sur la mer. Le récit original qui était réparti sur 8 épisodes n'est malheureusement maintenant disponible que sous la forme d'une version réduite à 3 heures dans la copie présentée par la Cinémathèque Royale de Belgique sur le site European Film Gateway. Qu'importe, même si le récit est parfois un peu haché (et certaines scènes sont visiblement manquantes), on suit avec intérêt la vengeance de Dantès contre ses ennemis. Léon Mathot a parfois un peu tendance à abuser de la technique de la "réaction face à la caméra", mais il endosse avec talent le rôle de Monte-Cristo. J'ai aussi reconnu Gaston Modot qui joue Bertuccio, le factotum de Monte-Cristo. Dans le Monte-Cristo de 1928, il est monté en grade et est devenu le traître Fernand Mondego, alias le Comte de Morcerf. Une excellente production qui montre la place importante qu'occupe Henri Pouctal dans l'histoire du cinéma français.

jeudi 1 janvier 2015

Maurice Tourneur - Réalisateur sans frontières

Je profite de la nouvelle année pour vous souhaiter à tous une très heureuse année 2015 et pour vous annoncer la sortie de mon livre Maurice Tourneur - Réalisateur sans frontières qui sortira à la fin du mois de janvier 2015 chez La Tour Verte. Il s'agit de la toute première biographie détaillée de ce grand cinéaste franco-américain qui offrira un panorama complet de sa carrière et de sa vie accompagné d'une riche iconographie composée pour la plupart d'images inédites. Voici le synopsis du livre:
"En 1914, un cinéaste français inconnu arrive à New York. Quatre ans plus tard, Maurice Tourneur est devenu l’un des plus grands réalisateurs américains avec D. W. Griffith et C. B. DeMille. Celui qui a dirigé les plus grandes stars françaises et américaines était un personnage complexe autant haï qu’admiré. Pour la première fois, la vie et l’ensemble de la carrière de Maurice Tourneur ont fait l’objet de recherches approfondies. De ses débuts comme peintre à sa carrière dans le cinéma parlant, il apparaît comme un des cinéastes phares du vingtième siècle qui a formé deux grands réalisateurs, Clarence Brown et son fils Jacques. Des archives inédites jettent un jour nouveau sur ce personnage hors du commun dont la vie est un roman."
La sortie du livre sera accompagnée de plusieurs événements. Tout d'abord, je serai
à La Cinémathèque de Toulouse (69 rue du Taur, Métro: Capitole) 
le vendredi 6 février 2015 pour dédicacer mon livre à 18h00 et 
je présenterai deux séances lors de la rétrospective Tourneur, père et fils: 
Le 6 février 2015 à 19h00 
Au nom de la loi (1932) 
 Le 6 février 2015 à 21h00
The Last of the Mohicans (Le Dernier des Mohicans, 1920)
L'autre événement est une conférence aux Archives de Paris
18 Boulevard Sérurier, Paris 19e (Métro: Porte des Lilas) 
le mercredi 11 février 2015 à 17h00 (entrée libre). 
La conférence s'intitule:
Maurice Tourneur (1876-1961) - Un cinéaste dans les deux guerres mondiales. 
J'y présenterai de nombreux documents inédits. La présentation sera suivie d'une séance de dédicace.

Je vous tiendrai au courant de la parution et des autres événements qui sont encore en préparation sur ce Blog. Restez en ligne!

mercredi 31 décembre 2014

Rouletabille chez les Bohémiens 1922 (III)


Un film en 10 épisodes d'Henri Fescourt avec Gabriel de Gravone, Romuald Joubé, Edith Jéhanne, Joë Hamman, Jean Dehelly et Suzanne Talba

Episodes 7 à 10
Hubert (J. Hamman) a réussi à faire évader Odette (E. Jéhanne) de la caravane des Bohémiens. Comme elle se refuse à lui, il décide de l'emmener à Sever-Turn avec toujours Rouletabille (G. de Gravone) à ses trousses...

Les quatre derniers épisodes de ce Ciné-Roman d'Henri Fescourt confirment l'impression ressentie avec les épisodes précédents. Fescourt se contente de filmer l'intrigue cousue de fil blanc créée par Gaston Leroux, quelque peu en panne d'inspiration. Contrairement à Mathias Sandorf (1921), Les Misérables (1925) et Monte-Cristo (1928) qui sont tous de magnifiques réussites, Rouletabille est nettement moins imaginatif. Les personnages ne sont que des pions qui se déplacent sur un échiquier, sans développement psychologique. Fescourt est également confiné, la plupart du temps, en studio dans ces derniers épisodes ce qui n'arrange rien. Le monde des Bohémiens dans leur ville sacrée de Sever-Turn est à peine esquissé et c'est bien dommage. Quant à nos héros, le travestissement de Rouletabille en femme fatale était vraiment un secret de polichinelle qui n'a surpris aucun spectateur. Bizarrement, le film reprend vie pour une séquence qui semble avoir été ajoutée pour pimenter un plat trop fade, lorsque Joë Hamman lutte à main nue contre un taureau de Camargue. On annonce même cette scène dans l'épisode précédent avec un "teaser" appuyé. C'est là qu'on réalise ce que ce film aurait pu être avec une intrigue moins théâtrale. Hamman est seul face à un taureau (un buffle dans le film) et il montre son talent d'athlète dans un magnifique paysage camarguais qui soudain donne une ampleur insoupçonnée à son personnage ainsi qu'à la fin de ce feuilleton. On réalise alors à quel point le film a manqué de mouvement et de cette étincelle de suspense qui l'aurait fait décoller. Apparemment, Rouletabille a pourtant été apprécié du public de 1922, bien plus que Le Fils du flibustier (1922), un sérial de Louis Feuillade sorti au même moment qui fut un échec. Je crois que Rouletabille pourrait gagner sérieusement en atmosphère avec une copie de meilleure qualité. L'aspect granuleux et légèrement flou ne permet pas d'apprécier la composition visuelle comme il le faudrait. Un Fescourt relativement moyen, mais que je ne regrette pas d'avoir vu.

dimanche 28 décembre 2014

The A.B.C. of Love 1919

Harry (Holmes E. Herbert) et Kate (Mae Murray)
Un film de Léonce Perret avec Mae Murray, Holmes E. Herbert, Dorothy Green et Arthur Donaldson

En séjournant à la campagne, le dramaturge Harry Bryant (H.E. Herbert) fait la connaissance de Kate (M. Murray) une orpheline qu'il fait engager dans une auberge voisine. Harry tombe amoureux de la jeune sauvageonne et l'épouse. Le retour en ville est difficile pour la jeune épouse illettrée qui, de plus, doit faire face à une rivale Diana Nelson (D. Green)...

Harry et Kate ne se parlent plus
En 1919, Léonce Perret produit ses propres films dont il écrit lui-même les scénarios. Celui de The A.B.C. of Love n'est certes pas très original, mais, comme toujours, ce qui fait le charme des films de Perret est présent dans cette délicieuse comédie matrimoniale. La direction d'acteurs est absolument remarquable tout autant que la composition de chaque séquence. Une toute jeune Mae Murray, cheveux blonds en bataille, nous rappelle exactement Mary Pickford dans son rôle de sauvageonne. Il est d'ailleurs évident qu'elle s'inpire de Mary. Il y a une grande fraîcheur dans son personnage de jeune fille bien loin de la vedette minaudante qu'elle deviendra plus tard. De même, Holmes E. Herbert est nettement plus spontané et naturel que dans ses futurs rôles de "père la morale" comme dans A Woman of the World (1925) de Mal St. Clair. On suit donc avec intérêt le bonheur suivi des déboires conjugaux de Harry et Kate, même si on devine rapidement le dénouement. La première partie champêtre est très enlevée et charmante avec un rythme soutenu et primesautier à l'image de la jolie Kate qui arrive tel un tourbillon dans la vie bien rangée d'Harry. Dans la deuxième, elle tente maladroitement de se faire accepter de la bonne société citadine. Sa rivale est rouée et cherche à utiliser son époux à des fins d'ambition personnelle. Perret amène le rapprochement des deux époux avec infiniment de délicatesse, sans forcer le trait. Le film contient nombre d'idées de mise en scène comme celle où les deux époux séparés par un mur se lamentent chacun de leur côté ou lorsque Kate rêve du livre qu'elle vient de lire et se revoit soudain aux beaux jours de sa romance avec Harry en vignette. La photo signée Alfred Ortlieb est absolument remarquable avec tous les atouts habituels de Perret: contre-jours, extérieurs éclairés par le soleil et mise en valeur du décor par des clair-obscurs. Une délicieuse comédie visible sur le site European Film Gateway dans une belle copie néerlandaise.
L'alphabet de l'amour...

samedi 27 décembre 2014

Rouletabille chez les Bohémiens 1922 (II)

Un film en 10 épisodes d'Henri Fescourt avec Gabriel de Gravone, Romuald Joubé, Edith Jéhanne, Joë Hamman, Jean Dehelly et Suzanne Talba

Episodes 4 à 6
Rouletabille (G. de Gravone) part à la recherche d'Odette (E. Jéhanne) qui a été enlevée par les Bohémiens en partance pour leur sanctuaire de Sever-Turn en Europe Centrale. De son côté, Hubert (J. Hamman) est lui aussi sur ses traces...

Rouletabille (G. de Gravone)
face à un masque mystérieux chez Hubert
Les trois épisodes suivants mettent en valeur le jeune Rouletabille, espiègle et malicieux, qui n'hésite pas à donner de sa personne dans ses enquêtes. Il est jeté d'un train en marche par Andrea (R. Joubé) et Callista (S. Talba). Il utilise aussi divers déguisements, souvent cocasses, pour tenter de passer inaperçu. Il a finalement recours au travestissement pour amadouer son concurrent Hubert. Dans le rôle de ce dernier, Joë Hamman montre ses talents de cavalier et de cascadeur en attrapant un train en marche à dos de cheval. Cependant, les acrobaties et les retournements de situation ne sont pas aussi soutenus qu'on aurait pu l'espérer. Fescourt introduit un humour bienvenu avec un Gabriel de Gravone très à l'aise en détective, mais il n'a pas toujours un scénario à la hauteur. L'intrigue patine quelque peu et le rythme s'en ressent. La qualité de la copie n'est malheureusement pas optimale; elle est teintée, mais elle manque de netteté et de définition. Certaines séquences qui devaient avoir une réelle atmosphère, telle que la danse nocturnes des Bohémiens autour d'un feu, en souffrent. Sinon, on peut reconnaître à Fescourt une réelle intelligence dans le choix de ses interprètes. Edith Jéhanne, avec son allure féline et ses yeux en amande, est une Odette parfaite, à la foie ingénue et mystérieuse. De Gravone, que j'ai vu tant de fois dans des rôles dramatiques comme Marius dans Les Misérables (1913) ou Frédéric dans L'Arlésienne (1922), est bien plus à l'aise dans le registre comique. Quant à Joë Hamman, c'est une figure à part dans le cinéma français des années 1920. Sa haute silhouette mince et athlétique suggère plus les héros américains du grand écran et cela donne un relief particulier à son personnage. Romuald Joubé, qui fut l'interprète de Gance, d'Antoine et de Raymond Bernard, est ici plus en retrait en Bohémien tourmenté et un peu frustre, mais parfaitement crédible. Il n'y a maintenant plus qu'à espérer que l'intrigue retrouve un peu de tonus pour les quatre derniers épisodes. Selon Fescourt, Gaston Leroux se serait inspiré de légendes tziganes pour l'écriture de son feuilleton. Il y a effectivement un potentiel intéressant dans cette histoire de prophétie dans le livre saint des Bohémiens annonçant l'arrivée d'une "nouvelle reine" qui se trouve incarnée en Odette par une curieuse coincidence. Pourtant, cet élément prophétique à la limite du surnaturel n'est guère exploité jusqu'à présent. A suivre!

mercredi 24 décembre 2014

Rouletabille chez les Bohémiens 1922 (I)

Un film en 10 épisodes d'Henri Fescourt avec Gabriel de Gravone, Romuald Joubé, Edith Jéhanne, Joë Hamman, Jean Dehelly et Suzanne Talba

Episodes 1 à 3
Jean de Santierne (J. Dehelly) s'apprêter à quitter sa maîtresse, la bohémienne Callista (S. Talba) pour épouser Odette (E. Jéhanne). Callista lui jure qu'elle se vengera. De son côté, Hubert de Lauriac (J. Hamman) convoite lui aussi Odette et semble prêt à tout pour obtenir sa main. C'est alors que le père d'Odette est retrouvé mort dans son jardin. Odette a disparu. L'ami de Jean, Joseph Rouletabille (G. de Gravone) entre en scène...

Henri Fescourt a travaillé pendant de nombreuses années pour la société des Cinéromans dirigée par Jean Sapène, le patron du journal Le Matin. En 1921, il avait déjà réalisé une excellente adaptation en épisodes de Mathias Sandorf, dont il ne reste qu'un fragment de 2h1/2. En 1922, il s'attaque à un roman de Gaston Leroux avec son personnage fétiche, le journaliste - détective à ses heures - Joseph Rouletabille. Comme tout bon roman-feuilleton, il commence par un prologue qui nous donne des clés sur un objet précieux qui a été dérobé par Hubert de Lauriac (J. Hamman), un aventurier sans scrupules. Il a pris le "Livre des Ancêtres", un manuscrit religieux précieux des gitans pour s'emparer des joyaux qui le décorent. Le premier épisode d'exposition est quelque peu académique et nous fait découvrir les différents protagonistes dans leur environnement. Il y a d'un côté le jeune Jean de Santierne (J. Dehelly), issu d'une bonne famille et son ami Rouletabille (G. de Gravone). On contraste la pure jeune fille Odette (E. Jéhanne) et la bohémienne machiavélique Callista (S. Talba). Les deux femmes déchaînent les passions. Celle d'Andrea (R. Joubé), un bohémien qui a été repoussé par Callista et celle d'Hubert qui rêve de posséder Odette. La trame étant maintenant établie, le deuxième épisode montre un Fescourt nettement plus en train. Il emmène ses héros aux Saintes-Marie-de-la-mer et à Arles où les événements vont se succéder. Rouletabille est interprété par Gabriel de Gavrone qui donne au jeune reporter humour et vivacité. On reconnait avec plaisir le premier cow-boy du cinéma français Joë Hamman - héros de nombreux films de Jean Durand dans les années 1910 - qui est ici un méchant mais avec panache. La fragile Edith Jéhanne, qui tourna si souvent avec Raymond Bernard, est la victime parfaite avec son visage triangulaire à la Lillian Gish. Fescourt introduit pas mal d'humour dans les épisodes 2 et 3 opposant le malicieux Rouletabille et un juge bedonnant qui passe de bar en bar pour engloutir des verres de bière. Le récit est maintenant bien lancé dans les superbes paysages de la Camargue.  J'attends la suite avec impatience. A suivre!

mardi 23 décembre 2014

The Other Half 1919

Katherine (Florence Vidor) au chevet de Jenny (Zasu Pitts)
Un film de King Vidor avec Florence Vidor, Zasu Pitts, David Butler et Charles Meredith

Donald Trent (C. Meredith) revient profondemment changé du front européen avec son ami Jimmy (D. Butler). Bien que Donald soit le fils du patron, il insiste pour être un simple employé dans l'usine de son père auprès de Jimmy. Mais, suite au décès de son père, Donald doit assumer la direction de la société. Il oublie peu à peu ses anciens amis au grand dam de sa fiancée Katherine (F. Vidor) qui est devenue reporter...

Katherine (F. Vidor)
En 1919, King Vidor est un tout jeune metteur en scène. Cependant son premier long métrage The Turn in the Road (1919) (qui est malheureusement perdu) a eu énormément de succès pour son message humaniste imprégné de 'Science Chrétienne' qui montrait la vie de tous les jours. Le cinéaste est persuadé que le cinéma a un message important à faire passer. Lors du tournage de son troisième film, The Other Half, il expliquait sa philosophie: "Je crois au cinéma qui va aider l'humanité à se libérer des chaînes de la peur et de la souffrance qui l'entravent depuis si longtemps. Je me refuse à produire un film qui contiendrait quoi que ce soit qui serait éloigné de la vérité humaine, quoi que ce soit qui blesserait quelqu'un et toute chose qui serait impure en pensée ou en action." On pourrait penser que Vidor veut prêcher la bonne parole. En fait, il n'en est rien. Il y a seulement chez lui ce désir de montrer la vie des gens telle qu'elle est sans chercher à la travestir. Son film est à consonnance sociale sans être prêchi-prêcha. Le titre fait référence aux deux parties de la société qui s'ignorent: les possédants et les employés. Il veut promouvoir la compréhension entre celles-ci avec son film. Ce qui frappe d'abord dans The Other Half, le plus ancien long métrage de Vidor qui nous soit parvenu, c'est la grande simplicité et la justesse de ses acteurs. Ils les placent dans un environnement quotidien et nous les montre en train de déjeuner assis par terre avec leur boîte. Les deux actrices principales sont particulièrement remarquables.
Un magnifique gros plan de Jenny (Zasu Pitts)
La jeune Jenny (une merveilleuse Zasu Pitts) est la petite amie de Jimmy et travaille dans une laverie . Un jour, elle s'effondre épuisée et elle est prise en charge par Katherine, issue d'un milieu favorisée, qui découvre avec tristesse son appartement. Vidor apporte une foule de petits détails qui en disent long sur le personnage. Une malheureuse plante en pot est en train de mourir sur le bord de la fenêtre et Jenny réclame son phonographe pour écouter du jazz, sa seule distraction. Florence Vidor joue la jeune femme issue de la bonne société mais qui reste sensible à la vie des employés, d'où son choix de devenir reporter. Vidor utilise une parabole en montrant le chemin parallèle des deux anciens soldats issus de milieux opposés. Jimmy perd la vue suite à la négligence de son ancien ami Donald qui a négligé de faire réparer un mur qui s'est effondré sur lui. Donald est devenu lui aussi aveugle à la souffrance de ses employés. Sur cette belle et unique copie néerlandaise, la fin du film est manquante. En fait, tout est bien qui finit bien: Jimmy va recouvrer la vue et Donald va retrouver son empathie pour lui grâce à un article de Katherine. Ce beau film de Vidor montre qu'il a été un observateur attentif de la vie de tous les jours bien avant son chef d'oeuvre The Crowd (1928). A voir sur le site European Film Gateway. Un vrai bonheur.

lundi 22 décembre 2014

The Craving 1918

Caroll Wayles (F. Ford) se dédouble dans son delirium tremens
Un film de Francis Ford avec Francis Ford, May Gaston, Peter Gerald, Duke Worn et Jean Hathaway

Le chimiste Carroll Wayles (F. Ford) a développé un puissant explosif qui est convoité par Ala Kasarib (P. Gerald). Ce dernier décide de faire boire Wayles dont il sait l'addiction à l'alcool avec l'aide de sa pupille Beulah Grey (M. Gaston)...

Wayles (F. Ford) obsédé par l'image de Miss Grey (M. Gaston)
Francis Ford (1881-1953) est un des grands oubliés de l'histoire du cinéma. Pourtant, Francis est celui qui a formé son célèbre frère John Ford à la mise en scène. Il ne reste guère de films de lui à part quelques westerns courts produits par Thomas H. Ince tels que le magnifique The Invaders (1912) et Custer's Last Fight (1912). Parmi les longs métrages qu'il a réalisé seul The Craving (1918) a survécu sous la forme d'une belle copie teintée néerlandaise. Francis Ford est un auteur complet: il a écrit le scénario, réalisé le film et joué le rôle principal. Son frère, qui se fait appeler Jack dans ce temps-là, est assistant sur le tournage. L'histoire de The Craving est assez tarabiscotée, mais est surtout le prétexte à de nombreuses séquences de trucage qui sont superbement réalisées. Le héros est alcoolique et parfois sujet à des crises de delirium tremens. Durant l'une de ses crises, il voit un groupe de femmes s'ébattrent dans son verre et dans la bouteille qu'il vient de boire. Une autre fois, il se dédouble sans pouvoir contrôler cette autre image de lui. Bien que l'intrigue principale se déroule principalement en studios, le récit nous emmène par moment sur les champs de bataille européen ou lors d'une révolte en Asie. Ces courtes séquences montrent que Francis Ford avait un sens très sur de la composition visuelle et des scènes d'action. La scène finale est finalement assez banale avec le héros qui réussit à vaincre le traître oriental et à libérer la malheureuse Beulah de son emprise.
Ala Kasarib (P. Gerald) et Beulah Grey (M. Gaston)
Cependant, tout le long du film on remarque des plans particulièrement remarquables comme celui-ci où Beulah tente d'échapper à son tuteur maléfique (voir ci-contre). Il ne fait aucun doute que Francis Ford était metteur en scène et un acteur de talent qui a certainement apporté énormément à son frère John. Malheureusement, sa carrière déclina rapidement et il la termina en tant qu'acteur secondaire spécialisé dans les rôles de vieil alcoolique, souvent dans les films de son frère. Il ne fut pas le seul dans ce cas. De nombreux pionniers des années 1910 devinrent des acteurs secondaires dans les années 1930. L'industrie du cinéma est sans pitié pour les pionniers. On peut visionner The Craving sur le site European Film Gateway.