lundi 24 décembre 2012

Rendezvous 1935

Un film de William K. Howard avec William Powell, Rosalind Russell, Binnie Barnes et Lionel Atwill

1917, Bill Gordon (Wm Powell) se porte volontaire pour rejoindre le front. Mais, c'est sans compter Miss Joel Carter (R. Russell) qui le fait affecter au service du contre-espionnage à Washington. Bill est un spécialiste du décryptage dont les talents vont se révéler indispensables pour démasquer un nid d'espions allemands...

Dès que j'ai vu le nom du réalisateur William K. Howard à l'écran, j'ai été sure que le film serait une réussite. Howard est un oublié du cinéma américain qui a pourtant produit d'excellents films comme The Power and the Glory (1933). En 1935, il travaille à la MGM et on lui confie ce petit film d'espionnage durant la première guerre mondiale qui se révéle délectable. D'abord, il y a la performance d'un William Powell comme un poisson dans l'eau en espion-décodeur de message qui a fort à faire avec cette petite peste de Joel (Rosalind Russell) qui vient constamment lui mettre des batons dans les roues. L'intrigue est particulièrement tordue avec les espions américains et allemands qui passent leur temps à essayer de créer un écran de fumée en produisant des messages bidon pour tromper l'adversaire. D'ailleurs c'est l'un des aspects les plus délectables du film: le passage constant de la comédie au suspense. D'un côté Powell doit repousser les assauts de Russell, de l'autre il met en marche toutes ses ressources intellectuelles pour contrer la dangereuse espionne jouée par Binnie Barnes. Le film contient plusieurs scènes de meurtre très réussie. Le chef du contre-espionnage William Brennan (Lionel Atwill pour une fois sympathique) surprend sa maîtresse en train d'essayer d'ouvrir une des ses missives. Il entre, ferme la porte. La caméra recule et on entend un coup de feu. Nous ne découvrons qu'après le nom de la victime. Il y a aussi le suicide de Cesar Romero qui se précipite à travers une fenêtre pour échapper à une arrestation. Tout cela est mené grand train avec de belles réparties entre les acteurs principaux. Un vrai bonheur.

The Squall 1929

Un film d'Alexander Korda avec Myrna Loy, Loretta Young, Richard Tucker, Alice Joyce et Zasu Pitts

La tzigane Nubi (M. Loy) est adoptée par la famille Lajos. Elle va se révéler être une créature nuisible et machiavélique...

Ce film est une pure curiosité pour les amateurs du début du parlant et les fans de Myrna Loy. A cette époque-là, elle était systématiquement distribuée dans des rôles de vamp exotique. Elle est ici une tzigane, à l'accent particulièrement hilarant, qui séduit avec méthode tous les hommes de la ferme des Lajos. Elle s'attaque d'abord à l'employé Peter qui va oublier immédiatement sa promise Lena (Zasu Pitts). Puis, elle flirte avec le fils de famille qui est prêt à tout pour obtenir ses faveurs, oubliant en chemin sa fiancée (L. Young). Il ira jusqu'à voler Lena. Et finalement, même le maître de maison succombe à la sulfureuse Nubi. Tout cela prête surtout à sourire. Nous sommes presque dans le domaine du 'camp'. Le film est trop long à 104 minutes. Mais, on s'amuse bien en voyant Myrna avec une coiffure particulièrement ebouriffée se tortiller face à tous ces hommes dévorés de concupiscence. Autre curiosité de ce film : il est équipé d'une bande-son enregistrée en direct pendant le tournage. Il est assez rare de voir un film du début du parlant qui a une musique continue, qui parfois malheureusement a tendance à couvrir les voix. Une curiosité à réserver aux fans de Myrna.

mercredi 28 novembre 2012

Napoléon - Le grand classique d'Abel Gance de Kevin Brownlow (I)

La première traduction française de l'ouvrage essentiel de Kevin Brownlow sur le chef d'oeuvre d'Abel Gance sort aujourd'hui en librairie. Je suis la traductrice de ce magnifique ouvrage qui relate le tournage épique et la reconstruction non moins épique réalisée par Kevin Brownlow. Vous pourrez entrer de plein pied dans le tournage du film et assister aux moments de bonheur et de désespoir du réalisateur. Quant à la reconstruction du film, c'est un projet de longue haleine, avec des embûches innombrables, qui a demandé une obstination de tous les instants. Ce livre est à la fois autobiographique et un roman policier haletant. Vous pouvez dès maintenant lire l'interview de Kevin Brownlow que j'ai réalisée à propos du film de Gance et jetez un oeil sur une animation d'une scène de Napoléon.

Kevin Brownlow et un costume d'enfant de la séquence de Brienne

samedi 20 octobre 2012

Synnöve Solbakken 1919



La petite fée de Solbakken
Un film de J. W. Brunius avec Karin Molander, Lars Hanson et Egil Eide

Synnöve Solbakken (K. Molander) est la fille d'un fermier des hauts plateaux norvégiens. Elle est amoureuse de Thorbjörn Granliden (L. Hanson) qui vit dans la vallée. Mais son tempérament querelleur et impulsif le met souvent dans des situations impossibles...

En 1919, la firme Skandia, qui veut rivaliser avec la prestigieuse Svensk Filmindustri, embauche deux des acteurs fétiches de Stiller pour une adaptation d'un célèbre roman norvégien de Bjørnstjerne Bjørnson. Tourné en Suède et en Norvège, le film dirigé par John W. Brunius ne manque pas d'atout. Mais, on se rend compte très rapidement que Brunius n'a pas les mêmes qualités qu'un Stiller ou un Sjöström. Il se contente d'illustrer le roman pastoral de Bjørnson, sans lui apporter les éléments lyriques et la puissance narrative des deux maîtres suédois. Mais on aurait tord de dédaigner ce film. D'abord, il nous permet de découvrir la vie des paysans norvégiens qui suivent le rythme des saisons et les traditions patriarcales. Synnöve étant la fille d'un riche fermier, dont les pâturages élevés lui assure un bon rendement chez ses vaches laitières, elle se doit d'épouser un fils de fermier riche également. De son côté, Thorbjörn fait le désespoir de son père. Depuis son enfance, il est influençable et se laisse entraîner dans des querelles et de mauvaises actions par l'ouvrier agricole de son père. Plus tard, devenu adulte, il est à nouveau en butte aux attaques d'un jaloux qui voudrait lui aussi épouser Synnöve. Il devra apprendre à réfréner ses impulsions pour conquérir Synnöve. Le couple vedette du film, Lars Hanson et Karin Molander (qui devinrent mari et femme quelques années plus tard) apportent énormément au film. Lars Hanson joue un rôle très physique avec un entrain et un naturel qui semblent incompatible avec sa formation théâtrale. C'est d'ailleurs l'un des aspects pour lesquels les Suèdois des années 10 avaient tant d'avance sur d'autres pays: la qualité et le naturel de leurs interprètes. Le tournage en extérieur donne également au film une aération et un charme unique. Même si Brunius n'est pas un metteur en scène exceptionnel, son film reste passionnant et un régal pour l'oeil. Le film est disponible dans un coffret (consacré à trois  films adaptés de Bjørnstjerne Bjørnson) publié par le Norsk Filminstitutt avec des sous-titres en anglais dans une superbe copie restaurée. Seul bémol: la musique du suédois Matti Bye se révèle particulièrement répétitive et agaçante avec sa répétition incessante du même motif pendant tout le film.

mardi 16 octobre 2012

Karin Ingmarsdotter 1920

La montre brisée
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Tora Teje, Tor Weijden et Nils Lundell

Karin (T. Teje), la fille du vieil Ingmar (V. Sjöström) un riche paysan, voudrait épouser Halvor (T. Weijden). Mais, celui-ci traîne derrière lui la réputation d'alcoolique de son père. Karin est sur le point de l'épouser lorsqu'il est trouvé ivre mort au bord du chemin...

Karin Ingmarsdotter fait suite à Ingmarssörnerna (La voix des ancêtres, 1919) adaptant Jerusalem de Selma Lagerlöf. On retrouve le personnage central d'Ingmar, joué par Sjöström lui-même, maintenant vieilli et veuf. Sa fille Karin est amoureuse de Halvor qui tient la boutique du village. Dans cette zone rurale, tout le monde cancane à tort et à travers. Une réputation peut se faire et se défaire très vite. Karin va soudain douter de Halvor lorsqu'il revient ivre chez eux. Elle ignore qu'il a été victime de deux vendeurs de chevaux qui l'on fait boire plus que de raison. De plus, Eljas et son père ont ramassé Halvor ivre mort pour lui faire du tort auprès de Karin. Et Karin se retrouve mariée avec Eljas (N. Lundell) qui va se révéler un époux effroyable, alcoolique, violent, profitant des biens de son épouse. Le personnage central du film est Karin. Son père, joué par Sjöström, meurt durant la première moitié du film après une séquence mémorable. Le vieil homme est sur le bord d'un fleuve en cru et voit soudain sur un ponton à la dérive trois jeunes enfants. Il se jette à l'eau avec son long bâton pour résister au courant violent et réussit à sauver les trois naufragés. Mais, il est heurté par un tronc d'arbre à la dérive. Sa montre ne résiste pas au choc. Et le vieil homme également meurt peu après. Cette montre va devenir un symbole. Passant entre les mains de son jeune fils, elle reviendra à Halvor pour lui demander pardon de sa conduite passée (il était opposé au mariage de sa fille). Parmi les oeuvres de Sjöström, ce film est plus claustrophobe que d'autres. Nous sommes beaucoup plus confiné à l'intérieur. Il faut dire que la vie de Karin se passe près du foyer où elle prépare les repas et attend le retour de son époux. Le film est peut-être moins lyrique que Terje Vigen (1917), mais il reste une oeuvre passionnante du grand pionnier suédois.

lundi 15 octobre 2012

The Cub 1915

Un film de Maurice Tourneur avec John Hines, Martha Hedman et Robert Cummings

Steve Oldham (J. Hines), un jeune journaliste débutant est envoyé dans les montagnes du Kentucky. En effet, deux familles (les White et les Renlow) s'y déchirent depuis des années. Il se retrouve tout seul au milieu de montagnards violents et illétrés qui ne songent qu'à se tirer dessus...

Dans ces années-là, Maurice Tourneur travaille au sein de la World Film Corportation dans le New Jersey. The Cub fut une pièce à succès à Broadway avec Douglas Fairbanks. Transposé à l'écran, le rôle du jeune reporter est confié à John (ou Johnny) Hines qui apparaît dans de nombreux films de Tourneur de ces années-là comme The Wishing Ring (1914) et Alias Jimmy Valentine (1915). Avec ce sujet haut en couleur, nous retrouvons ces montagnards peu instruits et violents, les 'Hillbillies', qui ont souvent servis de sujet à des films comme The Trail of the Lonesome Pine (1916) de C.B. DeMille ou Hearts o'the Hills (1919) de S. Franklin. Contrairement à ces deux films, Tourneur nous montre le côté comique de ces querelles familiales. Les White et les Renlow passent leur temps à se tirer dessus pour des motifs futiles. Même au milieu de la nuit, ils se regroupent fusils à la main, prêts à tirer. Le jeune reporter débutant (que l'on appelle joliment 'cub reporter' en anglais) arrive dans cette ville parfaitement cinglée à dos d'âne. Il découvre que tout le monde est armé, y compris les jeunes enfants. Il va rapidement tomber amoureux la jolie institutrice (M. Hedman) ce qui va lui poser de sérieux problèmes. Johnny Hines apporte un charme et un entrain bienvenus à cette histoire. Le film se termine par un assaut incroyable contre la maison en bois où se cache Steve. Le bâtiment finit par s'écrouler sous les balles, les attaques à la hache et l'incendie qui se propage. Steve en émerge indemne pour apprendre que son patron l'a viré. On imagine très bien les acrobaties qu'auraient pu faire Fairbanks dans un tel film. Mais, Johnny Hines, qui n'a rien d'un acrobate, s'en sort très bien. Le film commence d'ailleurs par un générique inhabituel où John Hines fait coulisser les panneaux qui annoncent les personnages et les acteurs. Quand arrive son nom, il réalise qu'on est en train de montrer un âne au lieu de son visage poupin. Une erreur qu'il rectifie immédiatement. Ce clin d'oeil à la caméra montre déjà un Maurice Tourneur sûr de son art et de sa technique qui a déjà un jeune apprenti sous son aile. En effet, Clarence Brown était déjà son assistant sur ce film.

dimanche 14 octobre 2012

Shooting Stars 1928

Donald Calthrop
Un film d'Anthony Asquith et A.V. Bramble avec Annette Benson, Brian Aherne et Donald Calthrop

Mae Feather (A. Benson) et Julian Gordon (B. Aherne) sont mari et femme à l'écran et dans la vie. Ils tournent un western en studios, mais Mae a un amant en la personne du comique Andy Wilks (D. Calthrop). Elle voudrait quitter Julian pour suivre Wilks à Hollywood...

Mae Feather (A. Benson)
Avec cette étourdissant petit chef d'oeuvre, Anthony Asquith fait ses débuts comme metteur en scène, bien qu'il ne soit pas crédité à l'écran. Il nous fait découvrir l'envers du décor dans un studio britannique. On tourne simultanément un western et une comédie burlesque. Le couple vedette du western se révèle dans la vie bien plus désuni qu'il n'y paraît. Mae entretient, en cachette, une relation avec la star comique du studio. Mais, étant attachée par un contrat avec une clause de moralité, elle ne peut pas divorcer ou se séparer de Julian facilement. Elle échafaude un plan machiavélique pour se débarrasser de son époux. Avant le tournage d'une scène, elle échange une cartouche à blanc pour une cartouche réelle. Mais, son plan ne va du tout se dérouler comme prévu. Le spectateur attend terrifié le tournage de la scène en question. Même Mae commence à regretter son geste et joue son rôle soudain avec une vérité dramatique qui surprend le réalisateur. Et c'est dans ces moments où les personnages sont confrontés à leurs erreurs et leurs sentiments que Asquith montre son extraordinaire qualité de directeur d'acteur. Nous voyons dans le regard de Julian (excellent Brian Aherne) qu'il a compris ce que Mae préparait. Et la catastrophe finale est amené brillamment. La balle destinée à Julian va frapper Wilks alors qu'il tourne une séquence burlesque perché sur un lustre qui se balance. Asquith utilise toutes les ressources de la caméra subjective pour nous faire ressentir la chute soudaine de Wilks. Tous les éléments du suspense et de l'engrenage infernal qui vont amené le geste de Mae sont dosés avec un soin méticuleux. De même sa relation avec Wilks et comment Julian les surprend en train de s'embrasser. Au final, Mae a tout perdu: son amant et son époux qui la rejette. Des années plus tard, alors qu'il est devenu un réalisateur célèbre, elle n'est plus qu'une figurante inconnue qui s'éloigne telle une ombre dans un studio vide. Dès ce tout premier film, on voit que Asquith est déjà un maître de la direction d'acteur et son sens visuel et dramatique est de tout premier ordre. Espérons que le BFI sortira ce petit chef d'oeuvre un jour en DVD.

samedi 13 octobre 2012

Wagon Tracks 1919

Un film de Lambert Hillyer avec William S. Hart, Jane Novak, Robert McKim et Lloyd Bacon

En 1850, Buckskin Hamilton (Wm S. Hart) est guide sur la piste de Santa Fe. Il se prépare à rejoindre son jeune frère Billy qu'il a élevé lui-même. Hélas, Billy est assassiné par un joueur professionnel, Donald Washburn (R. McKim). Ce dernier a réussi à convaincre sa soeur Jane (J. Novak) qu'elle est responsable de sa mort...

Cet excellent opus de William S. Hart, avec ses vieux complices C. Gardner Sullivan au scénario et Lambert Hillyer à la réalisation, nous replonge dans l'atmosphère de la ruée vers l'or. Des milliers de migrants partent dans des 'vaisseaux des prairies' pour traverser le continent par la dangereuse piste de Santa Fe. Buckskin Hamilton est un héros au coeur pur qui mène sa mission de guide avec courage et abnégation. Mais, ses certitudes vont être mises à rude épreuve suite à la mort de son jeune frère qu'il a élevé lui-même comme un fils. Confronté à Jane (Jane Novak), il n'arrive pas à croire que celle-ci puisse être responsable de sa mort. Alors que le convoi s'ébranle vers l'ouest partant du Missouri, les différents personnages vont devoir affronter des dangers et apprendre à se connaître. Il ne faudra pas longtemps à Buckskin pour détecter que Washburn ou son complice (le futur réalisateur Lloyd Bacon alors jeune acteur) sont probablement les coupables. Pour les faire parler, il va les emmener dans le désert poings liés et les obliger à marcher jusqu'à épuisement de leurs forces. Evidemment, celui qui n'a rien fait va dénoncer l'autre, comme il l'avait prévu. Mais, il va se retrouver face à un dilemme. Le convoi a été visité par des indiens. L'un d'eux est tué et ils menacent d'attaquer le convoi à moins qu'on leur livre un homme. L'assassin semble la victime désignée, mais que fera Buckskin ? 
Sur cette trame de vengeance, de convoi bâché dans le désert, Hart brosse le portrait d'un homme déchiré qui n'a de cesse que de se venger. Sa résolution finale face à Jane est d'autant plus impressionnante. Derrière la caméra, Joe August réalise des merveilles avec des scènes de nuit de toute beauté. Pour une fois, il existe une copie DVD tout à bonne de ce film grace à Unknown Video qui a transféré une belle copie teintée Blackhawk (de David Shepard). Si la musique est répétitive et ennuyeuse, on peut malgré tout apprécier ce beau western intelligemment réalisé.

The Cradle of Courage 1920

Un film de Lambert Hillyer avec William S. Hart, Ann Little, Gertrude Claire et Tom Santschi

'Square' Kelly (Wm S. Hart) revient à San Francisco, de retour du front en France. Il est devenu sergent, mais avant la guerre, il était chef d'un gang de cambrioleurs. Son meilleur ami est le fils d'un policier et voudrait le remettre dans le droit chemin...

Ce film de William S. Hart, pour une fois, n'est pas un western. Il n'est plus un westerner, mais un ancien mauvais garçon irlandais qui va rejoindre la police de San Francisco, au grand dam de sa mère (la fidèle Gertrude Claire présente dans de nombreux films de Hart) qui souhaite le voir reprendre son métier de cambrioleur. On retrouve donc le thème cher à Hart de la redemption d'un mauvais garçon. Les années passées dans les tranchées ont changé Kelly qui ne veut plus faire partie de ce gang mené par Tierney (Tom Santschi, un autre spécialiste des rôles de traitres dans les westerns).Comme toujours, Joseph August est derrière la caméra et donne au film le clair-obscur et l'atmosphère requise à cette histoire de gangsters.
L'environnement familial de Kelly est peu propice à un changement de milieu. Sa chère mère hait les policiers et lui apporte sa trousse de cambrioleur. Quant à son frère, il travaille avec Tierney. Mais, écoeuré par les méthodes de Tierney, il va se décider à rejoindre les forces de police. Il doit précisément poursuivre le gang de cambrioleurs dont son frère fait partie. Celui-ci est tué alors qu'il les a surpris en flagrant délit. Il réalise rapidement qu'il ne l'a pas tué lui-même car il a reçu une balle dans le dos. Le policier se tranforme alors en vengeur, prêt à tout pour retrouver l'assassin de son frère. Comme dans ses westerns, le personnage de Hart est à la limite de la légalité, oscillant entre le bien et la mal. Mais, la morale est sauve à la fin, même si les moyens employés ne sont pas précisément toujours légaux. Le film est bien dirigé par Lambert Hillyer et est dominé par Hart qui incarne les dilemmes de son personnage avec son charisme habituel. La copie publiée par Grapevine Video est d'une qualité acceptable comparée aux horreurs d'Alpha Video.

vendredi 12 octobre 2012

The Signal Tower 1924

Le veilleur du rail
Un film de Clarence Brown avec Rockcliffe Fellowes, Virginia Valli et Wallace Beery

David Taylor (R. Fellowes) est aiguilleur dans une zone isolée des montagnes de Californie. Il vit avec sa femme Sally (V. Valli) et son fils près du poste d'aiguillage. Son vieux collègue Pete part à la retraite et il est remplacé par Joe Standish (W. Beery) qui semble très intéressé par Sally...

Disons-le d'emblée, ce film de Clarence Brown produit par la Universal est un petit chef d'oeuvre de suspense et de construction filmique. A partir d'un sujet somme toute assez banal, il a réalisé un film qui conjugue suspense, intelligence dans les relations humaines et beauté des extérieurs. Pour le réaliser, il est parti dans les montagnes de Californie avec toute son équipe et ils ont même construit un poste d'aiguillage au bord d'une voie ferrée. Dans ce cadre réel, il nous plonge dans la vie d'un aiguilleur. David Taylor vit une vie tranquille entre son vieux collègue Pete, qui loge chez lui, son épouse et son fils. Mais, tout cela va changer avec le départ de Pete. Dès l'arrivé de son remplaçant, on comprend que tout va se compliquer. Joe Standish (sous les traits d'un Wallace Beery gouailleur en surface, mais en fait très inquiétant) arrive dans un costume bien trop élégant pour son travail et des chaussures vernies qui dénotent un séducteur sans scrupules. Le spectateur est convaincu qu'il va rendre la vie difficile à David. Et c'est le cas. Brown commence en fait par quelques scènes comiques où la cousine Gertie fait tout ce qu'elle peut pour attirer Joe, qui l'ignore totalement. Mais, le film prend un tour de thriller après son départ. Une nuit de tempête, David va devoir affronter les pires dangers et un dilemme effroyable: doit-il sauver son épouse des griffes de l'affreux Joe ou empêcher la collision inéluctable entre des wagons fous et l'express qui arrive à toute vapeur ? La dernière partie du film n'a rien à envier aux meilleurs films d'Alfred Hitchcock. 
Le suspense devient insoutenable alors que David tente désespérément de faire dérailler les wagons fous sous une pluie battante et qu'en même temps, Sally tente de se défendre face à Joe. Tout cela est entrecoupé par des images prises depuis les wagons qui dévallent la montagne. Ce montage parallèle atteint son paroxysme lorsque Sally saisit un révolver pendant que David détruit l'aiguillage à coups de masse. L'engrenage infernal montre un sens dramatique remarquable. Brown a réalisé dans ces années-là parmi ses tous meilleurs films avec The Goose Woman (1925) et Smouldering Fires (1925) qui offrent tous deux de superbes portraits de femme. Son passage à la MGM va faire de lui un excellent metteur en scène de studio, mais il aura moins de marge de manoeuvre qu'il en avait dans ses années-là, à la Universal. Il est fort dommage que Clarence Brown soit essentiellement connu dans sa période MGM. Il faut espérer qu'un jour ces trois bijoux de la Universal seront enfin disponibles en DVD.

mardi 21 août 2012

The First Born 1928

Un film de Miles Mander avec Miles Mander, Madeleine Carroll et John Loder

Madeleine (M. Carroll) est l'épouse de Sir Hugo Boycott (M. Mander). Son époux la traite avec mépris car elle ne lui a pas donné d'enfant. Durant une de ses longues absences, elle décide d'adopter secrètement l'enfant d'une jeune manucure et de faire croire à son époux qu'elle en est la mère...


Ce film de la firme Gainsborough est une petite perle du cinéma muet britannique. Le scénario a été écrit par le réalisateur-acteur Miles Mander avec Alma Reville qui était Mrs Hitchcock à la ville. Et le résultat rappelle par moment les films de son époux. On peut donc avancer sans se tromper qu'Alma a certainement eu une influence sur l'oeuvre d'Alfred. Miles Mander réalise là une étude de moeurs bien vue de la haute société britannique de l'époque. Madeleine Carroll, qui était encore brune à cette époque-là, est l'épouse délaissée d'un politicien qui la maltraite. Elle doit subir constamment les reproches de son époux: ils n'ont pas d'enfants. C'est tout à fait symptomatique de la société rigide de l'époque de voir que c'est l'épouse qui est immédiatement suspectée d'être stérile. De même son mari peut avoir des aventures à répétition, mais il n'est pas question pour elle de flirter même innocemment avec un homme. Madeleine est tellement désespérée à l'idée de perdre son époux qu'elle va utiliser un stratagème pour le faire revenir. Elle adopte l'enfant d'une jeune manucure qui est enceinte d'un homme qui l'a quittée. Ce 'premier né' du titre est d'autant plus important pour l'aristocratie britannique que c'est lui qui hérite du titre et de la fortune de son père. Le deuxième enfant est lui dépossédé de toute succession. Madeleine pense avoir réussi à le reconquérir avec cet enfant qu'il désirait tant. Mais, il reprend rapidement le chemin de la maison de sa maîtresse. Et cette dernière lui suggère qu'il n'est peut-être pas le père de l'enfant. Le venin du doute et de la jalousie le rend fou. Madeleine refuse d'avouer, mais finalement sous la contrainte lui dit que l'enfant est adopté. Cette révélation va précipiter le drame. Boycott tombe dans une cage d'ascenseur et Madeleine reste veuve. Mais, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le film offre un rebondissement final tout à fait étonnant. Miles Mander réalise son film avec une caméra mobile et fluide typique de ces années de la fin du muet. Lorsqu'il rentre chez lui sans se faire annoncer pour surprendre sa femme dans son bain, la caméra se fait subjective et suit son regard vers le lit défait, la coiffeuse et finalement la baignoire où se prélasse sa femme. Une autre scène est purement Hitchcockienne (sans qu'Alfred y soit pour quelque chose). La mort d'Hugo Boycott est superbement amenée. Il se dispute avec sa maîtresse sur le palier de son appartement. Il appelle l'ascenseur et se retourne pour lui parler. L'ascenseur est monté, laissant la cage vide. Il tombe et un petit nuage de poussière apparaît devant un liftier étonné. La chute est accompagnée par une série d'images en surimpression. Le tout est parfaitement rythmé. Madeleine Carroll donne une interprétation sensible et sensuelle de Madeleine tel un animal pris dans une cage. L'observation de la vie sexuelle de la haute société est féroce et sans concession. Miles Mander ne cherche pas à se donner le beau rôle. Il est un salaud parfait. Le film a été restauré récemment par le BFI et on peut en voir un extrait ici. De plus, une nouvelle partition musicale de Stephen Horne a été composée pour l'occasion. Malheureusement, j'ai dû regarder ce film en silence à la Médiathèque du BFI où ce film est disponible en version numérisée. A quand une première en France de ce beau film avec la musique de Stephen Horne? Bientôt, j'espère.

dimanche 5 août 2012

Night World 1932

Un film d'Hobart Henley avec Boris Karloff, Lew Ayres, Mae Clarke, Hedda Hopper et Bert Roach

'Happy' MacDonald (B. Karloff) dirige un night-club où se retrouvent les riches new-yorkais qui viennent boire et s'encanailler. Ruth Taylor (M. Clarke), une simple chorus girl va y rencontrer Michael Rand (L. Ayres) qui vient se saouler tous les soirs pour oublier le meurtre de son père...

Cette petite production Universal est un petit bijou de moins de 60 min qui réussit à combiner la comédie musicale, le film noir et le mélodrame. C'est un film choral qui rappelle sur un mode parodique et nettement plus noir, Grand Hotel (1932, E. Goulding) qui fut un des gros succès MGM cette même année. Mais, l'atmosphère est nettement moins glamour que dans le film MGM. Le night-club de Happy est un lieu où les vieux messieurs sortent avec des filles très jeunes, d'autres ne viennent là que pour se saouler. Prohibition oblige, les alcools forts sont dissimulés sous la table pendant que trônent les bouteilles de 'root beer'. Dans ce petit monde interlope, on croise des gangsters (un jeune George Raft) ou des fils à papa (L. Ayres). Au milieu, il y a la figure lumineuse de Mae Clarke, héroïne du fameux Waterloo Bridge (1931) de James Whale. Le ton du film oscille entre la comédie et le drame avec bonheur. Il est évident que personne ne se prend totalement au sérieux. Karloff joue le gangster patron de night-club avec brio. Hedda Hopper fait une apparition en mère meurtrière et cupide. Et tous les seconds rôles sont formidablement tenus par des 'character actors' de grand talent tel Bert Roach en provincial de Schenectady, en gogette, complètement éméché. Tous les petits rôles sont délicieusement dessinés, avec au premier rang Clarence Muse en portier qui attend avec impatience des nouvelles de sa femme qui est à l'hôpital. Il faut aussi mentionner que Busby Berkeley a chorégraphié les quelques numéros musicaux qui parsèment le film avec ses figures kaléidoscopiques. Le fil s'ouvre sur un montage virvoltant qui suggère la vie nocturne new-yorkaise la plus débridée et qui rappelle l'ouverture de So This is Paris (1926, E. Lubitsch). Le final lui se rapproche du film de gangster qui en train d'éclore à l'époque. Un délicieux Pre-Code plein de sous-entendus. Un grand merci à Phoebe pour cette découverte.

Our Betters 1933

Haute société
Un film de George Cukor avec Constance Bennett, Anita Louise, Gilbert Roland at Violet Kemble-Cooper

Lady Pearl (C. Bennett) est l'une des étoiles de la haute société londonienne. Riche héritière américaine mariée à un Lord, elle compense un mariage sans amour par une vie mondaine sans répit. La Duchesse Minnie (V. Kemble-Cooper) est elle aussi une riche héritière titrée par son mariage qui se console avec un gigolo (G. Roland). Lors d'un week-end à la campagne, elles s'affrontent...

Ce film RKO produit par David O. Selznick est une adaptation d'une pièce de William Somerset Maughan. Si le film ressemble à du théâtre filmé, il est cependant de grande classe. Maughan attaque au vitriol une certaine haute société britannique qui n'ayant plus un sou, se tourne vers des héritières américaines roturières, mais très riches. C'est une société du faux-semblant et de l'hypocrisie. En surface, Lady Pearl est un personnage très important du circuit mondain, mais elle sait très bien que si ses soirées sont prisées, c'est à cause de sa fortune. Tout le monde vit dans le mensonge plus ou moins bien assumé. L'époux de Lady Pearl a une maîtresse et elle se console avec un riche américain qui lui fournit l'argent nécessaire à sa vie dispendieuse. Il y aussi l'improbable duchesse Minnie qui après son divorce vit ouvertement avec un gigolo sud-américain qu'elle trimbale comme un toutou. La jeune soeur de Lady Pearl (A. Louise) qui admirait son aînée et sa vie sompteuse va se rendre compte à temps de sa méprise. Cette vie de luxe a un revers peu appétissant. Cukor dirige avec énormément de talent une excellente distribution avec en tête Constance Bennett en femme de tête endurcie. Si le film ne fait partie des oeuvres les plus connues de Cukor, il annonce par bien des points le futur The Women (1939), plus glamour, mais moins féroce sur bien des points. La période Pre-Code recèle décidément des trésors. 

dimanche 29 juillet 2012

Mockery 1927

Un film de Benjamin Christensen avec Lon Chaney, Barbara Bedford et Ricardo Cortez

Durant la révolution russe, Sergei (L. Chaney) un paysan mourant de faim rencontre Tatiana (B. Bedford). Elle lui donne à manger et en échange lui demande de l'aider à atteindre Novokursk...

Cette production MGM a été réalisée par le pionnier du cinéma danois Benjamin Christensen. Malheureusement, le scénario de ce 'vehicle' pour Lon Chaney est assez médiocre. Le film ne fait qu'étaler les pires poncifs sur la Révolution Russe. Chaney est un paysan ignorant et légèrement idiot qui vient en aide à une comtesse (jouée par Barbara Bedford) qui tente de rejoindre les forces tsaristes pour délivrer un message. Si la toute première partie contient quelques scènes appétissantes, la seconde partie à Novokursk fait du sur place. La comtesse a fait de Sergei un domestique pour le remercier tout en filant le parfait amour avec Dimitri (Ricardo Cortez bien fade). Mais, c'est sans compter avec Ivan, le gardien (Charles Puffy) qui va inciter Sergei à la révolte et à vouloir prendre de force la comtesse. Le film serait bien ennuyeux s'il n'y avait le génial Lon Chaney qui sait mieux que personne jouer l'humiliation, la violence et le désespoir. Le film est extrêmement fourni en gros plans qui mettent en valeur la star Chaney: regard mélancolique, rictus mauvais ou les larmes aux yeux. Un Chaney et un Christensen bien mineur.

samedi 28 juillet 2012

My Best Girl 1927

Un film de Sam Taylor avec Mary Pickford, Charles Buddy Rogers et Hobart Bosworth

Maggie Johnson (M. Pickford) est vendeuse dans un grand magasin. Elle travaille essentiellement au sous-sol dans les stocks. Un jour, on lui adjoint une nouvelle recrue, Joe Grant (C. Buddy Rogers)...

En 1927, Mary Pickford produit son dernier film muet avec ce délicieux My Best Girl. Pour ce faire, elle a accès à une équipe technique de premier ordre. L'opérateur est Charles Rosher qui travaille avec elle depuis longtemps et qui vient juste de terminer de photographier Sunrise (1927, F.W. Murnau). Le metteur en scène et le scénariste sont des membres de l'équipe d'Harold Lloyd. Le résultat est assez bluffant en terme de rythme et de cinématographie. Le film offre des travellings embarqués ébouriffants à travers ce qui semble être les rues de Los Angeles. En fait, à cause de la popularité de la star, il fallut reconstituer en studio une longue artère avec tramways, voitures et immeubles. Comme pour Sunrise, on a posé des rails pour faire circuler un tramway ! Le scénario n'est pas d'une originalité folle. Mary est ici une vendeuse qui s'amourache sans le savoir du fils du patron de son magasin, qui y travaille incognito. Elle a bien du mal à supporter une famille envahissante: son père est exténué et sa mère est une vraie peste qui passe ses journées à assister à des enterrements. Quant à sa soeur, elle fréquente un voyou. Le traitement de cette histoire de Cendrillon moderne est plein de charme. Mary y fait montre de son talent habituel pour la comédie. Sa première apparition à l'écran est formidable. Elle arrive du sous-sol les bras chargés de casseroles qui tombent régulièrement au sol. Elle les ramassent tant bien que mal. Puis, elle réalise que l'élastique de sa culotte a laché. Elle se défait rapidement de l'objet compromettant. Peu après, une cliente marche sur le morceau de tissu par accident et croit avoir perdu elle-même un sous-vêtement...! La réalisation est d'une fluidité remarquable. Et la copie offerte par Milestone Films est absolument superbe accompagnée par une partition orchestrale de qualité. Il faut préciser pour la petite histoire que son partenaire dans le film Charles Buddy Rogers devint le troisième époux de Mary Pickford dix ans plus tard. Mais, il semble bien qu'ils soient tombés amoureux l'un de l'autre durant le tournage de ce film.

Amarilly of Clothes-Line Alley 1918

Un film de Marshall Neilan avec Mary Pickford, Norman Kerry et William Scott

Amarilly Jenkins (M. Pickford) vit dans un quartier pauvre de New York avec sa mère et ses frères. Elle travaille comme femme de ménage dans un théâtre avant de se faire renvoyer. Son petit ami Terry (W. Scott) lui obtient un job dans le bar où il travaille...

Ce film de Marshall Neilan écrit par Frances Marion appartient à la meilleure période de Mary Pickford. Elle est ici une fille du peuple d'origine irlandaise au verbe fleuri (comme le montrent joliment les intertitres). On pourrait l'appeler une Arletty des faubourgs new-yorkais. Elle est tout de go et pas snob pour un sou. Sa rencontre un soir avec Gordon Philips (N. Kerry), un fils à papa qui passe son temps à faire la fête va la mener dans le grand monde. Mais, elle s'y sent mal à l'aise dès le début. Et la mère de Gordon va faire de son mieux pour qu'elle se sente humiliée. Elle invite sa mère et ses frères pour un thé très chic. La marmaille turbulente de Mrs Jenkins a tôt fait de semer le trouble parmi les richissimes amies. Et le comble est atteint quand Mrs Jenkins elle-même se mêt à danser la gigue iralandaise avec le majordome de la maison. On l'a compris le film se moque des différences sociales avec humour. Et Amarilly retournera dans sa 'ruelle des cordes à linge' comme l'indique le titre. La vie y est finalement bien plus agréable et Terry, son petit ami est bien plus sérieux que ce snob de Gordon. Comme toujours dans les films de la Mary Pickford Company, les décors sont d'un réalisme troublant. Les bas-quartiers new-yorkais semblent réels. Les acteurs sont tous excellents et en premier lieu, Mary Pickford qui donne à son Amarilly charme et fantaisie.

mardi 24 juillet 2012

Stella Maris 1918

Un film de Marshall Neilan avec Mary Pickford, Conway Tearle, Marcia Manon et Josephine Crowell

A Londres, Stella Maris (M. Pickford) est condamnée à rester au lit suite à une maladie invalidante. Ses parents la protège du monde extérieur. Elle reçoit régulièrement la visite de John Risca (C. Tearle) qui cache un lourd secret. Sa femme Louise (M. Manon) est alcoolique et droguée. Cette dernière embauche une orpheline disgraciée, Unity Blake (M. Pickford) pour lui servir de domestique...

Stella Maris est sans aucun doute une des plus belles créations de Mary Pickford. Sous la direction d'un de ses metteurs en scène favoris, Marshall Neilan, elle interprète un double rôle avec un talent époustouflant. Elle est d'abord la belle Mary qui ne connaissont tous, en invalide riche et cloîtrée qui imagine un monde merveilleux et sans défaut. De l'autre, elle est une petite fille sans beauté, légèrement bossue, qui n'a jamais reçu d'affection de quiconque. C'est dans ce second rôle que Mary réussit une composition éblouissante. Elle ne porte que très peu de maquillage, mais suggère la laideur de son personnage par un léger tic nerveux et par sa posture. Au delà de la simple performance, le film est une plongée dans un univers Dickensien sans concession. Unity est une orpheline qui est rejetée par tous. Employée comme domestique par Louise Risca, elle est victime de la violence et de la cruauté de celle-ci qui la bat avec un tison. Laissant sa victime recroquevillée au sol, elle est arrêtée par la police. Le film atteint un sommet impressionnant avec le meurtre de Louise par Unity. Elle se sacrifie pour éliminer cette femme malfaisante qui a détruit le bonheur de John Risca qu'elle aime secrètement et sans espoir. La scène du meurtre semble annoncer le film noir avec l'éclair de lumière qui illumine le regard de Unity allant vers sa victime. La tension est à son comble. La photo de Walter Stradling est une petite merveille. Même si le film se termine sur une note gaie, on gardera longtemps en mémoire le personnage bouleversant d'Unity Blake.

Upstream 1927

Un film de John Ford avec Nancy Nash, Earle Fox et Grant Withers

A New York, dans une pension d'artistes, Gertie (N. Nash) est courtisée par Brashingham (E. Foxe), un acteur médiocre issu d'une longue lignée d'artistes, au grand dam de Juan (G. Withers) son partenaire dans un numéro de lancer de couteau. Mais, soudain, Brashingham est demandé à Londres pour jouer Hamlet...

Gertie (N. Nash) et Jack (G. Withers)
Cette comédie produite par la Fox fit les gros titres en 2009 lorsqu'elle fut redécouverte en Nouvelle-Zélande. Il faut dire que son réalisateur est nommé John Ford. Il y a à parier que si le réalisateur avait été inconnu, le film n'aurait certainement pas excité autant les journalistes. Nous sommes face à une comédie qui nous montre les 'coulisses' du spectacle. Ce type de film existait déjà dans les années 20 et peu de temps auparavant, le délicieux Exit Smiling (1926) de Sam Taylor était sorti sur les écrans. Le scénario de ce petit film Fox est bien moins développé que son concurrent de la MGM. Mais, il contient une vision satirique amusante de la vie d'artistes désargentés qui hantent les vaudevilles et les music-halls. On y croise un numéro de claquettes avec les deux Callahan, joués deux comédiens déjà rencontrés dans What Price Glory? (1926, R. Walsh) et autre numéro de lancer de couteau. Il y a aussi un vieil acteur joué par le metteur en scène français Emile Chautaurd. Il fut l'un des premiers à émigrer aux Etats-Unis au début des années 10. A la fin des années 20 (comme son personnage), il en est réduit à jouer les utilités. Cette comédie allègre est bien menée, même si le scénario manque de développement. D'ailleurs dans la presse de l'époque, les critiques se plaignent d'une fin tronquée. Mais, si on regarde attentivement la dernière scène, on arrive à déchiffrer l'enseigne derrière les amoureux enlaçés: Coming Soon - True Love Will Win. Une amusante comédie, mais une série B par rapport aux grands films de 1927.

mardi 17 juillet 2012

The Devil's Needle 1916

Un film de Chester Withey avec Tully Marshall, Norma Talmadge, Marguerite Marsh et Howard Gaye

Renée (N. Talmadge) est secrètement amoureuse du peintre John Minturn (T. Marshall) dont elle est le modèle. Elle se drogue à la morphine. Un jour, l'ayant surpris en train de se piquer, il décide lui aussi de prendre une injection pour se donner de l'inspiration...

Cette production de la compagnie Triangle intitulé 'l'aiguille du diable' montre les ravages de la drogue. Produit sur la Côte Ouest, le réalisateur Chester Withey en profite pour filmer les bas-quartiers louches de Los Angeles pour donner à son film encore plus de vérité. Dans le rôle principal, on reconnaît l'inusable Tully Marshall qui fut un des seconds rôles les plus importants du cinéma américain. Il est ici un peintre qui a de gros problèmes d'inspiration et l'attrait de la drogue est trop fort pour y renoncer. En fait, le film dénonce un fléau qui hante le pays à cette époque. Des médecins peu regardants prescrivent des injections de morphine à des personnes souffrantes sachant bien qu'ils ne pourront pas se défaire facilement de cette addiction. D'ailleurs, au sein du milieu cinéma, il y a de nombreuses personnes qui en furent les victimes. Il y a le cas de Wallace Reid, le talentueux jeune premier des films de Cecil B. DeMille qui mourut en 1923 n'ayant pu se débarrasser de cette addiction contractée après un accident durant un tournage. La jeune actrice Alma Rubens fut un autre cas. Traitée à la morphine, elle ne pourra pas non plus se désintoxiquer et mourra à 33 ans. Le film de Withey montre comment la dépendance à la morphine mène le peintre vers la démence. On découvre le petit monde des traficants et des revendeurs dans les ruelles borgnes sans recourir à des décors de studio et c'est ce qui fait le prix de ce film. Les acteurs sont tous dignes d'éloge. En premier lieu, il y a Norma Talmadge en jeune modèle qui est naturelle et émouvante. Tully Marshall est étonnement sobre en peintre torturé dans la première partie avant de devenir un drogué proche de la démence. Il réussira cependant à se débarrasser de son addiction après un séjour à la campagne. Le film se termine par une course poursuite dans les bas-quartiers. L'unique copie qui a survécu de ce film a subi les outrages du temps: elle comporte de larges taches de décomposition. Mais, il faut féliciter Kino d'avoir fait l'effort de sortir un film aussi rare dont on ne parle guère dans les livres de cinéma, sauf dans Behind The Mask of Innocence de K. Brownlow.

Children of Eve 1915

Un film de John H. Collins avec Viola Dana, Robert Conness, Thomas F. Blake, Robert Walker et Nellie Grant

Un étudiant, Henry Clay Madison (R. Conness), tombe amoureux de Flossy (N. Grant) sa voisine. Mais, celle-ci se sent inférieure à lui et pour ne pas compromettre son avenir, disparaît avec l'enfant qu'elle porte. Dix-sept ans plus tard, sa fille Mamie (V. Dana) vit dans le même quartier pauvre. Elle rencontre Bert (R. Walker), un travailleur social qui est le neveu de Madison...

En 1915, John H. Collins réalise ce mélodrame social au studio Edison. Collins est alors un jeune réalisateur prometteur. Mais, sa carrière s'arrêtera brusquement en 1918 ; il meurt durant la fameuse épidémie de grippe espagnole (qui tua plus de personnes sur la planète que la première guerre mondiale). Son épouse est la gracieuse Viola Dana, alors âgée de 18 ans qui est fréquemment l'actrice principale de ses films. Inutile de dire que ses films sont des raretés enterrées dans les réserves des cinémathèques. Heureusement, Kino a eu l'excellente idée de sortir un DVD avec de belles raretés des années 10 qui nous permettent de découvrir le cinéma social de cette époque. Certes, le film fonctionne sur les ressorts du mélodrame. Mais, Collins utilise habilement les clichés du genre sans tomber dans des excès larmoyants. Son héroine Mamie Fifty-Fifty (Viola Dana) est une fille des quartiers pauvres pleine de malice, de charme et de vitalité. Elle fréquente un mauvais garçon qui l'emmène danser dans un caf-conc' local où elle gagne régulièrement le prix de la meilleure danseuse. Le film explore également la trajectoire de Henry Madison qui d'étudiant miséreux devient un capitaliste éhonté exploitant des enfants dans une usine de conserves. Il ignore ce qu'est devenu son amour de jeunesse et l'existence de sa fille. Celle-ci rencontre Bert, le neveu de Madion et il va tenter de la sortir de son milieu interlope. Elle est embauchée dans l'usine de Madison pour faire un rapport détaillé sur les manquements à la sécurité et à l'hygiène. En fait, l'usine est un lieu insalubre sans issue de secours qui va flamber comme une allumette. Mamie en sera la première victime. Collins filme une partie de son film sur les toits new-yorkais et filme l'incendie d'une ancienne briqueterie remplie de pellicule et d'essence. 
Collins utilise habilement le montage pour nous montrer plusieurs actions parallèles. Et surtout, il nous raconte son histoire visuellement avec très peu d'intertitres. Par exemple, quand Henry rencontre Flossie, celle-ci est à moitié ivre, et son dégout d'elle-même la pousse à fracasser une vieille photo de son enfance. Ce geste désespéré en dit plus qu'un long discours. Il faut aussi saluer la superbe caractérisation de Viola Dana. Je ne la connaissais jusqu'ici que pour son rôle dans un Frank Capra, très mineur That Certain Thing (1928). Ici, elle habite l'écran avec un talent que je soupçonnais pas. Ses yeux immenses et son corps frêle recèlent des montagnes d'énergie et d'enthousiasme. Elle offrait un témoignage très émouvant sur sa carrière dans la série documentaire Hollywood (1980, K. Brownlow & D. Gill). Et je suis bien contente d'avoir pu enfin apprécier son talent.

dimanche 15 juillet 2012

Jeanne Doré 1915

Un film de Louis Mercanton et René Hervil avec Sarah Bernhardt, Raymond Bernard et Jeanne Costa

Jeanne Doré (S. Bernhardt), veuve et ruinée suite au suicide de son mari un joueur invétéré, tient une petite papeterie avec son fils Jacques (R. Bernard). Celui-ci tombe follement amoureux de Fanny (J. Costa), une femme mariée coquette et dépensière...

En 1913, Tristan Bernard décide d'écrire une pièce pour Sarah Bernhardt qui permettra également à son jeune fils Raymond de faire ses débuts sur les planches. Contrairement à ses savoureuses comédies dont il a le secret, il écrit un mélodrame larmoyant qui ne recule devant aucun des poncifs du genre. Le jeune Raymond raconte comment il dut aller lire la pièce à la grande Sarah dans sa maison de Belle-Isle-en-Mer. Son récit est pimenté d'anecdotes savoureuses sur la création de la pièce. Je vous conseille d'aller écouter le récit de Raymond Bernard sur le site de l'Ina pour l'entendre raconter comment il reçut un shampoing de larmes de la part de Sarah. En 1915, la société Eclipse décide de faire un film de ce succès théâtral. Le résultat est purement catastrophique. Sarah ne peut pratiquement plus marcher suite à son amputation. Elle reste donc assise ou appuyée contre un mur durant tout le film. Il en résulte un film effroyablement statique qui semble dater d'avant 1910. Mais, le but ultime du réalisateur semble d'enregistrer pour la postérité la grande Bernhardt dans un de ses succès à la scène. Elle trône donc au centre de la scène avec une petite sonnette sur une table pour appeler un domestique. Si elle est censée entrer par la gauche, on se contente de déplacer un tout petit peu la caméra sur la gauche pour nous dévoiler la dame debout derrière un comptoir. Tout cela pourrait être intéressant si l'intrigue n'était pas aussi éculée. On conjugue les pires clichés du mélo. Jeanne Doré est victime de son mari qui dilapide tout son argent sur le tapis vert. Elle est ensuite la mère courage qui élève seule son fils qui va devenir un criminel suite à sa passion pour une femme mariée. Il n'y a pas trace de grammaire filmique dans ce film qui est une succession de scènes statiques reliées par de longs intertitres verbeux qui annoncent l'action de manière redondante. Le jeu des acteurs est antédiluvien. Sarah, immobilisée, se contente de lever les bras et les yeux au ciel. Le jeune et mince Raymond Bernard n'est pas meilleur en mauvais fils. Il y a même des moments de franche hilarité lorsqu'on le voit poursuivi par deux policiers. Alors qu'il s'enfuit à pied à travers les buissons, les deux flics montent à vélo au lieu de le suivre... L'éclairage des scènes d'intérieur est franchement mauvais (totalement uniforme et sans profondeur) et les quelques extérieurs exploitent mal la lumière du soleil. Pourtant en 1915, le cinéma offrait déjà des effets lumineux autrement plus intéressants et sophistiqués. Il suffit de regarder L'Enfant de Paris (1913, L. Perret) ou The Cheat (1915, C.B. DeMille). En voyant cette bande poussiéreuse, on se demande pourquoi Sarah Bernhardt était une telle icone de la scène. La seule hypothèse que l'on peut formuler c'est que sa voix et sa déclamation toute particulière devaient charmer les foules. Mais, ce film qui nous montre une actrice fatiguée et immobile ne peut que détruire sa légende. Ce ratage m'a rappeler l'épouvantable Das Mirakel (1912) qui faisait également bien peu pour la légende du grand Max Reinhardt.

samedi 14 juillet 2012

Westward Passage 1932

Un film de Robert Milton avec Ann Harding, Laurence Olivier, Zasu Pitts et Irving Pichel

Olivia (A. Harding) vient d'épouser un jeune écrivain Nick (L. Olivier). Nick n'a pas de fortune et il ne supporte pas la ville de famille qui interfère avec son travail d'écrivain...

Cette production RKO-Pathé de 1932 est centrée sur Ann Harding. On lui a sélectionné comme partenaire un jeune acteur anglais nommé Laurence Olivier. Ce dernier fait de son mieux pour habiter son personnage de jeune écrivain égocentrique face à une Ann Harding qui est déjà une professionnelle de l'écran. Il a tendance à surjouer dans ce rôle antipathique de jeune écrivain incapable de supporter sa nouvelle vie de famille. Il déteste les amis de femme, ne supporte pas que sa petite fille joue dans la salle de bain quand il se rase, et se comporte comme un malotru avec sa femme lorsqu'elle danse avec un autre homme que lui (bien qu'il ait dansé lui-même toute la soirée avec un grand nombre de femmes).  Excédée Olivia va demander le divorce et se remarier avec un ami richissime (Irving Pichel). Son nouveau bonheur est à nouveau troublé par sa rencontre inopinée avec Nick. Le film ressemble à un long dialogue entre les deux acteurs; tous les autres personnages restent secondaires. Ils se disputent, flirtent et se réconcilient tout le long du film. Ils le font avec un grand professionnalisme, mais le scénario n'est pas à la hauteur du talent des protagonistes, pas plus que la mise en scène très plate de Robert Milton. Cette première incursion d'Olivier à Hollywood fut un échec. Il n'a pas réussi à percer en jeune premier romantique. Mais, il se souvint avec gratitude de l'aide précieuse que lui apporta Ann Harding sur le plateau de tournage. 

The Conquerors 1932

Les conquérants
Un film de William A. Wellman avec Ann Harding, Richard Dix, Edna May Oliver et Guy Kibbee

Peu après la Guerre de Sécession, Caroline Ogden (A. Harding) quitte New York avec son jeune époux Roger Standish (R. Dix) pour l'ouest et y faire leurs vies...

En 1932, David O. Selznick est producteur exécutif au sein de la RKO. Il trouve que les réalisateurs maison ne sont pas vraiment à la hauteur. Il emprunte donc à la Warner William Wellman et lui confit The Conquerors avec la star numéro 1 du studio Ann Harding. Le scénario rappelle le grand succès de la RKO de 1931 Cimarron de Wesley Ruggles avec déjà Richard Dix. Malheureusement, le résultat final n'est pas vraiment à la hauteur. A vouloir brasser des décennies et couvrir une bonne partie de l'histoire américaine, le fil de l'intrigue devient extrêmement ténu. Le génial monteur Slavko Vorkapich a été embauché pour réaliser des séquences de montage pour donner une liaison aux différents épisodes du film. Le nombre de ces séquences est d'ailleurs fort élevé et montre la virtuosité de Vorkapich qui dépeint le boum et le crash des actions qui ont affecté l'Amérique au cours de son histoire sous la forme d'une courbe qui monte telle une montagne qui semble atteindre le ciel avant de s'effondrer brutalement. Le couple de Richard Dix et Ann Harding sont deux 'pionniers' représentatifs de l'Amérique conquérante qui partent pour l'ouest et tenter leur chance. A leur arrivée, ils sont cueillis par un braquage général de la ville par une bande de hors-la-loi. La reconquête passe d'abord par le retour à l'ordre qui se fait brutalement par un lynchage et une série de pendaisons. Le développement de la banque de Dix va de pair avec le développement de la ville. Malgré la présence d'excellents seconds rôles comme la formidable Edna May Oliver et le chaleureux Guy Kibbee en médecin constamment éméché, le film reste une sorte de schéma rapide de la vie américaine de 1870 à 1929. Ann Harding et Richard Dix forment un couple très crédible, mais ils sont limités par un scénario schématique. Le film contient cependant quelques surprises comme cette séance d'images animées où la fille de Caroline emmène son jeune fils. On reconnaît soudain un film de Georges Méliès sur l'écran !

vendredi 6 juillet 2012

Monte-Cristo 1928

Un film d'Henri Fescourt avec Jean Angelo, Lil Dagover, Marie Glory, Pierre Batcheff, Gaston Modot et Jean Toulout

Edmond Dantès (J. Angelo) est emprisonné au château d'If suite à une dénonciation de Fernand Mondego (G. Modot) qui souhaite lui voler sa fiancée Mercédès (L. Dagover)... 


Cette fresque de 3h40 est sans aucun doute la plus belle illustration au cinéma du célèbre roman d'Alexandre Dumas. Henri Fescourt offre un film foisonnant, lyrique et passionnant de bout en bout. Fescourt n'en est pas à son coup d'essai. Il a déjà réalisé un Mathias Sandorf (1921) en 7 épisodes (dont il ne reste, hélas, qu'une version tronquée de 2h30) et une adaptation magistrale des Misérables (1925) de 8h. Pour ce Monte-Cristo, il a sa disposition une distribution de choix avec en tête Jean Angelo qui donne à son Edmond Dantès toute la fougue et le charisme requis. Les malfaisants avides de pouvoir et d'argent du roman semblent s'incarner avec le minable Caderousse d'Henri Debain dominée par son épouse cupide et criminelle (Germaine Kerjean déjà!). Jean Toulout, qui fut Javert, est ici un ignoble M. de Villefort; et Gaston Modot est un Fernand Mondego, devenu pair du royaume, à force de forfaiture et de meurtre, qui sue la traitrise et la convoitise. 

Mercédès (L. Dagover)
Contrairement à de nombreuses versions du roman de Dumas, le film de Fescourt nous permet de respirer la brise méditerranéenne. Des paysages et des vues maritimes de toute beauté nous permettent de nous mettre dans l'ambiance de la vie du marin Dantès. Cette liberté sur les flots est contrastée avec l'enfermement dans le sordide Château d'If. Un Dantès évadé et changé ne songe plus qu'à se venger de ses ennemis et il va le faire avec une méticulosité particulièrement machiavélique. Et c'est également un aspect du film qui doit être célébré. Fescourt sait créer la tension entre ses personnages. On voit le visage de Morcerf qui se décompose lorsqu'il découvre que Monte-Cristo est en fait Dantès. Et la première confrontation entre la comtesse de Morcerf (Mercédès) et Monte-Cristo a aussi une tension toute particulière alors que Lil Dagover dévisage cet homme qu'elle croit reconnaître. Il faut souligner la belle performance de l'allemande Lil Dagover qui donne à son personnage une vraie dimension humaine. Il est évident que Fescourt avait d'immenses qualités de directeur d'acteurs pour obtenir de sa distribution, dans son ensemble, un tel niveau d'interprétation. 
La construction du récit sur la durée est également magistrale. La longue épopée de Dantès-Monte-Cristo ne connaît pas de temps morts. Et pourtant, Fescourt peut développer des personnages secondaires comme ce vaurien de Benedetto, découvert par hasard par un Caderousse ivre. Et mêmes le flirt entre Valentine de Villefort (Marie Glory) et Maximilien Morrel (François Rozet) n'est pas dépourvu de charme, même si elle n'a qu'une importance secondaire dans le déroulement de l'intrigue. Il faut souligner aussi la superbe qualité de la cinématographie qui passe des paysages ensoleillés de la Méditerranée à la sombre et sinistre auberge de Caderousse qui respire le meurtre et la malfaisance. La superbe restauration du film de 2006 est disponible en DVD avec une partition orchestrale remarquable de Marc-Olivier Dupin. Il est fort rare en France que l'on commande une partition pour orchestre pour accompagner un film. Et, c'est bien dommage car Dupin montre qu'il existe des compositeurs de talent en France. Il réussit remarquablement à suivre les méandres du récit de Dumas en créant l'atmosphère exacte pour chaque scène du film. Il donne au film l'impulsion vitale nécessaire sur toute sa longueur. Espérons qu'il aura l'occasion de réaliser d'autres partitions dans le futur. Nombres de grands films muets français pourraient certainement en tirer bénéfice.

mercredi 4 juillet 2012

Cagliostro - Liebe und Leben eines großen Abenteurers 1929

Cagliostro
Un film de Richard Oswald avec Hans Stüwe, Renée Héribel, Alfred Abel, Illa Meery et Charles Dullin

Joseph Balsamo alias Cagliostro (H. Stüwe) fait le tour des cours d'Europe où ils charment les têtes couronnées avec ses tours de magie. Il rencontre un jour Jeanne de Valois (Illa Meery) qui vit dans le dénuement. Il va se servir d'elle pour organiser une escroquerie qui deviendra l'affaire du collier de la Reine...

Cette production franco-allemande est l'une des dernières productions muettes de la prestigieuse société Albatros. En cette année 1929, Albatros n'est pas au mieux de sa forme. Les grands acteurs et metteurs en scène qui ont fait sa renommée l'ont quittée: Alexandre Volkoff, Viatcheslav Tourjansky, Ivan Mosjoukine et Nicolas Koline sont partis à l'étranger. Quant aux metteurs en scènes français qui ont brillé dans la société, ils sont également absents: René Clair, Jacques Feyder ou Marcel L'Herbier ne travaillent plus en son sein. Le cinéma français en cette fin des années 20 se tourne de plus en plus vers des coproductions franco-allemande avec des distributions polyglottes. Le cinéma allemand représentait une véritable industrie bien financée face à un cinéma français fragmenté et qui a dû mal à intéresser les bailleurs de fond. Il n'est donc pas étonnant qu'Albatros se mette à travailler en collaboration avec Wladimir Wengeroff, qui a participé au financement du Napoléon (1927) d'Abel Gance. Cette super-production durait à l'origine plus de deux heures. Malheureusement, le film ne nous ait parvenu que sous la forme d'une version réduite Pathé-Baby (au format 9,5mm) qui offre une copie de moins de 60 min. Ces versions abrégées pour le cinéma chez soi tronçonnent l'intrigue d'un film jusqu'à en faire une série de saynètes raccordées par de longs intertitres pour boucher les trous. C'est très exactement ce qui se passe pour ce Cagliostro. Aucun des personnages n'a vraiment le temps d'être développé et l'intrigue galope à grande vitesse. Néanmoins, certains grands chefs d'oeuvre du muet ont parfois survécu à ce traitement comme le Napoléon de Gance. Mais, ce qui reste de ce film de Richard Oswald n'offre aux yeux rien de bien révolutionnaire. Nous sommes en présence d'un film en costumes avec de riches décors (signés Meerson) qui reste bien en deçà de ce que le cinéma français de l'époque pouvait offrir comme avec L'Argent (1929) de Marcel L'Herbier. Comparé aux titres les plus prestigieux de la compagnie Albatros, ce Cagliostro n'est qu'une petite curiosité de cinémathèque. Est-ce la vision de la poitrine nue de Jeanne de la Motte (Illa Meery) qui a titillé l'éditeur de DVD ? Si la vision de cette nudité est un facteur d'édition alors il serait temps de se pencher sur L'Enfant du carnaval (1921, I. Mosjoukine) ou sur Casanova (1926, A. Volkoff) qui sont des films autrement plus passionnants et qui contiennent eux aussi leur lot de nudité. Cagliostro est un film bien mineur et sans grand intérêt.

dimanche 1 juillet 2012

The Covered Wagon 1923

La Caravane vers l'Ouest
Un film de James Cruze avec James Warren Kerrigan, Lois Wilson, Tully Marshall, Ernest Torrence et Alan Hale

1848, deux convois de chariots bâchés se préparent à partir de Kansas City vers l'Oregon. L'un des convois est dirigé par Sam Woodhull (A. Hale) qui convoite la jolie Molly (L. Wilson). Mais, elle n'a d'yeux que pour Will Banion (J.W. Kerrigan) que Woodhull cherche à discréditer. Ils vont affronter des dangers innombrables: traversée du fleuve Platte, attaque d'indiens et la prairie en feu...

The Covered Wagon est le tout premier western épique. Son importance dans l'histoire du cinéma et du western ne doit pas être sous-estimée. Hélas, j'ai constaté avec effarement qu'aucun des spécialistes du western qui interviennent dans les nombreuses 'featurettes' qui accompagnent l'édition 'Grandeur' de The Big Trail (1930) ne mentionne même le titre du film. Pourtant, The Big Trail n'aurait jamais existé sans The Covered Wagon dont il démarque l'intrigue. Tous les aspects documentaires (traversée des fleuves, vie des pionniers) sont déjà là dans ce film. je vais donc essayer de vous donner une vue aussi complète que possible de ce film, certes imparfait mais visuellement splendide.
James Cruze en 1923
Quand en 1923, Jesse Lasky, qui est à la tête de la Paramount, confie ce projet à James Cruze, il veut faire un coup: offrir au public un western de vaste dimension en adaptant un roman célèbre de Emerson Hough. Il choisit James Cruze qui a du sang de pionnier dans les veines. En effet, ses parents d'origine danoise ont eux-mêmes traversé les Etats-Unis jusqu'en Utah sur les traces de Brigham Young, le champion de mormons. Le tournage sera une vraie épopée à travers le Nevada et l'Utah où les figurants et les acteurs devront vivre comme leur ancêtres du XIXème siècle. Ils ont en outre engagé un groupe d'indiens Arapaho pour servir de figurants dans le film. Comme la plupart ne parlent pas l'anglais, on engage également le colonel Tim McCoy, un vétéran des westerns pour servir d'interprète. Il est un des rares américains blancs qui 'parle' le langage des signes des indiens. On arrive à retrouver des chariots bâchés d'époque (des chariots Costenoga) pour le tournage. Tous les ingrédients sont donc là pour assurer l'authenticité du film. Parmi les techniciens du film, il y a l'excellent Karl Brown qui est responsable de la cinématographie et Dorothy Arzner -la future réalisatrice- est embauchée comme monteuse. Cruze est maintenant un réalisateur quasiment oublié car la plus grande partie de son oeuvre est muette. A la Paramount, il a dirigé plusieurs films à grand spectacle tel que Old Ironsides (Vaincre ou Mourir, 1926) où on peut admirer une reproduction à l'échelle de la frégate Constitution ainsi que des batailles navales impressionnantes. Il a aussi à son actif un excellent mélodrame social The Mating Call (1928) sur le KKK. Avec ce Covered Wagon, il est d'abord réticent à l'idée de réaliser un western, un genre qui appartenait plutôt à la série B à cette époque. le résultat sera un gros succès au box-office et poussera la Fox à produire The Iron Horse (1924) l'année suivante. 

L'intrigue de The Covered Wagon contient tous les ingrédients du western moderne. Le héros, vétu de couleur clair, est le scout Will Banion (J.W. Kerrigan) qui doit faire face au traitre Sam Woodhull, interprété par un jeune Alan Hale (qui fut Little John dans le Robin Hood de 1922 et de 1937). L'héroïne Molly (Lois Wilson) va douter de l'intégrité de Banion à cause des insinuations de Woodhull. Il y aussi les personnages comiques interprété brillamment par Tully Marshall (un des piliers du cinéma muet dans les seconds rôles) et Ernest Torrence (une grande brute qui en impose dans de nombreux films tel Tol'able David (1920) de Henry King). Il faut d'ailleurs noter que Marshall reprend quasiment le même rôle en trappeur alcoolique dans The Big Trail.

Pour en revenir à l'aspect documentaire du film, on assiste à la traversée du fleuve Platte avec les chariots équippés de rondins ainsi que la traversé à la nage du bétail et des chevaux. Karl Brown capte brillamment les reflets du soleil sur l'eau au milieu des bêtes qui nagent furieusement vers la rive opposée. Une traversée que l'on retrouva quasiment à l'identique dans The Big Trail.

En ce qui concerne les indiens dans le film, leur image est certes celle de guerriers qui vont se battre pour défendre leur sol face à l'envahisseur. Cet envahisseur, c'est le visage pâle avec une charrue. Il va transformer les vastes prairies où s'ébattent librement les bisons en champs clôturés. D'ailleurs, c'est cette charrue qui est montrée du doigt dès le début. Et si les indiens attaquent le convoi, c'est à la suite du meurtre d'un des leurs par le traitre Woodhull. A cette époque-là, les indiens au cinéma ont droit à un peu plus de respect qu'ils n'en auront durant la décade suivante. D'ailleurs Bridger (T. Marshall) a deux épouses indiennes qu'il présente à ses amis!

Pour les scènes d'action, Cruze n'a pas l'imagination d'un Walsh ni d'un Ford ; mais, l'attaque des indiens la nuit a quand même de l'allure. De nombreux cascadeurs réalisent des cascades particulièrement dangereuses comme ce cheval qui tombent du haut d'une falaise.

Les défauts du film résident dans le personnage central de Banion avec un James W. Kerrigan assez pâle et trop maquillé. Molly, bien jouée par Lois Wilson est une héroïne avec du charme, mais peu de saveur. Il également manque aux scènes d'action ce petit plus qui les rendraient encore plus spectaculaires en variant les angles de prise de vue. Mais, pour la pure beauté des images, ce film est indispensable. Kevin Brownlow compare la cinématographie de Karl Brown à un tableau de Frederic Remington.

Voilà un film qu'il faudrait absolument voir sur grand écran pour apprécier les détails et la beauté de la cinématographie. La copie que j'ai vue a été réalisée à partir d'éléments issus du négatif original (même si certaines fragments sont issus de copie 16 mm) et on ne peut qu'être ébloui par la précision et la finesse des détails. Malheureusement, ce film n'est pas disponible en DVD et n'est jamais diffusé sur TCM. Les captures que j'ai réalisées ont été faite sur une copie réalisée à partir d'un laser disc du film. Même sur cette copie imparfaite, on peut voir la qualité de l'original en 35 mm. Un autre élément important dans ce film, c'est la musique. Hélas, on a droit à une accompagnement à l'orgue Wurtlizer de l'inévitable Gaylord Carter qui n'apporte pas le mouvement et le souffle qu'il faudrait. A quand un accompagnement orchestral...?